La veine se tarit qui évoque le colon d’Afrique noire, Claude M.

La demi-sœur de l’auteur, Lydie M., en a désormais fini avec l’(hélas) éphémère et pistolaire correspondance par elle (re ?)lue d’entre ses père et mère (bonjour le plongeon sentimentalement affectif, on imagine !), alors que la passion (consécutive à celle, antérieure, qui réunit en son temps les mère et père de Michel M.) les brulait l’un et l’autre. Passion éphémère, donc (mais, toutefois, le temps de concevoir la Lydie M. en question), comme partirent en fumée tant d’autres promesses faites par les transis lors de leurs amours éternels, car ainsi en est-il de l’humanité et de ses rêves de domination.

Plutôt que d’épiloguer Ad vitam æternam (et nauseam), l’auteur va maintenant laisser la place à son géniteur, un texte illustré par quelques édifiantes photographies que Lydie M. lui a initialement faites parvenir par courrier postal (si si, le support papier est toujours d’actualité afin de faire passer l’information), et qu’il a bien évidemment numérisées.

Et c’est parti pour « Le voyage ».

« Aboisso le 13/11/59

Mes chers amis ,
Me voici déjà en Côte d’Ivoire depuis quelques jours. Comme le temps passe ! Après un séjour à Abidjan d’une semaine, en attendant mon affectation, j’ai rejoint Aboisso.

Si mon séjour était décidé pour des raisons égoïstes, c’est à Abidjan que j’aurais souhaité faire mon temps. C’est vraiment une belle ville commode. Très étendue avec de larges avenues, avec un port splendide sur la lagune, ses bungalows noyés dans la verdure, ses magasins modernes, ses cinémas, ses piscines, tout est fait pour nous donner envie d’y demeurer. Mais, hélas, des considérations plus pratiques et impérieuses m’ont poussé à aller en brousse et, avec Aboissio, je suis servi. Ce n’est pas très loin d’Abidjan (…) mais c’est une clairière de la forêt, et la vie n’y est pas drôle, surtout après le travail.

C_M_04_AboissioJ’occupe une case assez grande sur un plateau légèrement en retrait de la ville et, pour moi, dès la nuit tombée, c’est la solitude totale, que je partage avec le peuple silencieux et vorace des énormes cancrelats des tropiques. On s’éclaire au pétrole ce qui n’arrange rien.

J’ai heureusement un assez gros Frigidaire, ce qui me permet de stocker des fruits en abondance. J’ai aussi une 403 avec un chauffeur sympathique et débrouillard. Malgré tout, je n’arrive pas à croire à mon importance. Mon Schopenhauer m’a suivi ici, et il est devenu compagnon de ma solitude. Je suppose que je serai complètement cinglé quand je rentrerai en France, mais ce ne sera pas pour abus d’alcool !

Le travail n’est pas très excitant. Il y a beaucoup à faire, mais comme toujours il faut tout faire soi-même, et j’avoue ne pas m’en sentir le courage. A moins que la grâce me touche d’ici là !

C_M_05Claude M, administrateur des colonies, chargé de la logistique des puits.

Je tue le temps en écrivant beaucoup, en dormant le plus possible, en pratiquant la relaxation loin des bruits et des soucis de la grande ville. Cure de calme, silence, avant la retraite définitive en province qui sera mon lot dès mon retour en France. Le climat est malsain. Chaleur lourde et humide, pluies continuelles et assez abondandes. Rien de comparable au Sénégal, mais aussi semble-t-il, climat moins éreintant pour les nerfs ».

« Bongouanou le 18/12/60
Et me voici à Bougouanou, nouvelle étape de ma carrière mouvementée. Une fois de plus, il me faut faire une reconversion complète, m’habituer à de nouvelles têtes, m’imprégner d’une nouvelle ambiance, m’asseoir dans un bureau qui a connu des dizaines de prédécesseurs, coucher dans un lit qui a recueilli bien des confidences… Tout ceci, qui est invisible, bien sûr, tous ces fantômes m’entourent, je les sens autour de moi.

Oh ! il faut, naturellement être sensibilisé à ces choses pour le percevoir, savoir les utiliser sans s’en laisser accabler. Car ça peut être accablant, savez-vous, le soir surtout, quand on est seul dans une immense résidence, seul devant sa malle ouverte et ses souvenirs ! Mais l’on prend bien vite le dessus, et, bientôt, notre personnalité dont nous avons à notre tour marqué le milieu, vient à ajouter à la longue file des prédécesseurs. Et si nous avons pu rendre quelques services, ajouter quelques pierres à l’édifice en cours de construction, alors nous avons rempli notre rôle et alors nous sommes prêts pour une nouvelle aventure.

Je crois vous avoir dit que mon départ d’Adiaké était la conséquence d’une mesure générale d’africanisation des frontières. Tous les européens dans mon cas se sont vus remplacés par de jeunes autochtones et, avant hier, c’était mon tour de céder la place. La population s’est montrée très sympathique, comme seul les africains peuvent l’être. L’on m’a couvert de fleurs, très gentiment et très sincèrement . J’en avais le cœur gros. Puis je me suis mis à mon nouveau poste, grosse subdivision de l’intérieur, à 200 km d’Abidjan qui, du coup, me verra moins souvent !C_M_03b

Génitrice et teur de l’auteur (les blancs)

J’occupe un splendide palais situé sur une colline, très ventilée, sans moustiques ; le climat y est sain et j’ai l’impression de revivre après la moiteur continuelle de la Basse-Côte. En attendant je m’efforce de profiter pleinement de cette vie que j’ai tant aimée, et à laquelle je suis si habitué que la métropole me paraît terne, que je m’y sens gêné, où la fréquentation de mes concitoyens ne me rapporte bien souvent que des déboires, dans une incompréhension généralisée et bien pénible à supporter (…) ».
Claude M., Résidence de Bongouanou Côte D’Ivoire. »

Côte d’Ivoire, campement de Guanco-Fitini, 11/01/61
(…) J’ai interrompu cette lettre pour me rendre à une invitation d’un vieux chef, dans un village de la subdivision. J’y ai mangé le tr
aditionnel  » foutou  » à la banane plantain et à l’huile de palme, mets que je goûte de plus en plus, et dont je regretterai la saveur. De retour ce soir, je reprends notre conversation pour un court moment ( …).

Je me rends demain à Abidjan, et porterai cette lettre à l’aérodrome pour que vous puissiez la recevoir le plus tôt possible, au cas où votre départ pour la forêt noire serait avancé (…). Je vais essayer aussi de réveiller les pontes du régime, bien à l’aise dans leurs fauteuils directoriaux, et qui négligent la brousse, trop occupés qu’ils sont avec la  » dolce vita  » de la capitale. Car le paradoxe du travail, ici, est que l’on ne répond pas aux lettres, et que l’on nous interdit de nous déplacer pour tenter de régler oralement ce qui ne peut de faire par écrit. Aussi vous ne pouvez deviner nos tourments, de voir toute la tâche à accomplir, et de n’obtenir aucun moyen de la réaliser. Et j’ai honte parfois, car tous ces vieux chefs viennent me voir, m’entretiennent de leurs problèmes, comme au bon vieux temps où le chef de subdivision représentait tout. Et je ne peux rien. C’est une des raisons pour lesquelles je rentrerai bientôt : je suis dépassé par cette nouvelle forme d’administration… Muette et trop souvent inefficace. »

« Je vous envoie ce petit mot d’Abidjan, écrit à la hâte sur un coin de table, chez des amis qui m’hébergent pour les tous derniers jours de ma présence en C.I. Depuis la semaine dernière, c’est le branle-bas des grands départs, bagages, passation de service, réceptions pour les adieux, et tous les préparatifs que ça représente ! Puis descente sur Abidjan, et courses dans tous les bureaux pour réunir rapidement tous les papiers que nécessite le départ, visite médicale, réquisition de transport, Air-France, comptabilité etc. Et tous les gens que je connais, avec lesquels il faut consacrer une heure, soit derrière une assiette, soit derrière le fameux  » pot » qui est, ici, de tradition indéracinable. »

Fin des extraits des « Lettres d’Afrique » de Claude M. à Michelle M. (Fin des années 50, début des années 60), qui n’ont aucune autre existence que celle inventée par Michel M., bien entendu.

AnecdoteS
Bien qu’ayant été protégé par les chefs et sorciers présents sur les territoires par lui administrés (propos entendus par Elena A. & Michel M. lors de leur périple en terres arcachonnaises), Claude M. est néanmoins mort à cinquante deux balais des suites d’un cancer du côlon (cela ne s’invente pas) : très localisée géographiquement la protection, tout de même…

Michel M. est l’eunuque HEU l’unique fils officiel de Claude M. (jusqu’à preuve du contraire : en effet, tout colon qui se respecte a presque à coup sûr honoré bon nombre représentantes du sexe féminin du coin, fussent-t-elles touaregs (si si, on lui a connu des maîtresses noires et touaregs, à ce M. Claude M.)).

Little Dragon en inspiration auditive. Au début. Mais…
The Acid, c’est vraiment d’une autre trempe, Oh ! Là ! Là !
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