Ré-information n°7 : « Libye et migration : considérations sur une énigme catastrophique »

http://www.dedefensa.org/
22 août 2015

RT-France* (Russia Today) s’est adressé à un expert incontestable des affaires méditerranéennes, reconnu en France comme tel et unanimement respecté, Kader A. Abderrahim (chercheur associé à l’Iris, spécialiste du Maghreb et de l’islamisme, maître de conférences à Sciences-Po Paris, auteur de divers ouvrages, etc.). Le thème proposé est celui de la crise migratoire (ce que nous nommons GCM pour Grande crise Migratoire), et notamment les rapports de cette GCM avec l’intervention du bloc BAO, France incontestablement en tête, en Libye en 2011. Le verdict de monsieur Abderrahim ne fait aucun doute, puisqu’il le répète à deux reprises : «Il y a une relation directe, de cause à effet… […] Donc oui, encore une fois, il y a une relation directe, de cause à effet, entre les interventions militaires occidentales depuis 30 ans, le chaos qui a été provoqué et la situation actuelle des migrants.»

La France et ses acolytes ont donc accumulé les sottises, dont ils paient aujourd’hui les effets. Ce qui paraît peu ordinaire au chercheur, c’est l’espèce de paralysie dans laquelle se trouvent plongés ces pays, et particulièrement la France, qui encaissent sans broncher la crise migratoire sans chercher ni à comprendre, ni à agir. Abderrahim juge en effet qu’il y a diverses actions possibles, ne serait-ce que l’organisation d’un blocus des côtes libyennes pour empêcher le trafic du pétrole libyen, qui sert principalement à la trésorerie de Daesh et alimente le désordre libyen, lequel constitue le principal moteur de l’émigration massive du pays. Les termes employés par Abderrahim sont très caractéristiques, notamment un terme comme “tétanisé”, qui concerne notamment la France dont l’expert nous dit pour terminer que son comportement est une énigme («La question fondamentale est de comprendre pourquoi la France ne pèse pas de tout son poids, de toute son histoire, de tout l’appareil diplomatique dont elle dispose pour résoudre cette crise après avoir provoqué cette guerre. C’est une grande énigme pour moi mais malheureusement je n’ai pas de réponse…»). L’on sent bien, avec de tels propos, que l’on ne se trouve pas sur le champ habituel de la politique, avec ses erreurs, ses succès, etc. Non, il semble bien qu’il y ait quelque chose d’autre, ce qui est qualifié effectivement de “grande énigme”, – et nous acceptons sans aucun doute cette sorte de propos. La sottise et l’aveuglement des dirigeants en place, bien qu’elle soient absolument considérables, n’expliquent pas tout.

Notre hypothèse, nul ne s’en étonnera, est que nous nous trouvons bel et bien devant une direction politique qui s’est transmutée en une direction-Système au sens le plus large du mot, c’est-à-dire une direction qui n’a plus aucune capacité principielle, plus aucune référence renvoyant à un principe qui fonde la légitimité et l’autorité d’une direction politique ; et, dans ce cas, l’intelligence de la situation évolue à mesure… Ce propos vaut essentiellement pour les deux ailes du “parti unique”, – ce que les opposants nomment UMPS, – et il vaut pour les autres pays de l’UE en général, comme il vaut pour les USA où l’on trouve également ce “parti unique” avec ses deux ailes, démocrates et républicains. L’évolution vers la situation présente a pris un certain temps et, pour la France, la présidence Sarkozy a constitué une partie importante du développement du processus. Au reste, il est heureux pour la démonstration que l’attaque contre la Libye ait eu lieu sous la présidence Sarko, et que sa conséquence dans le fait de cet aspect libyen de la GCM se manifeste sous la présidence Hollande ; il est ainsi d’autant plus démonstratif qu’aucune allusion, jusqu’à la plus minime, ne soit fait au sein de la direction-Hollande pour charger la direction-Sarko, qui a entrepris l’attaque contre la Syrie, de sa responsabilité première dans la crise migratoire actuelle. Les deux directions sont totalement solidaires en l’occurrence dans la responsabilité originelle, et d’ailleurs cette responsabilité est nulle et non avenue puisque l’expédition contre la Libye continue à être considérée, officiellement mais aussi fondamentalement, à la fois comme totalement justifiée, à la fois comme un succès complet, quelque chose dont la France doit être absolument fière… Sottise et aveuglement, même dans le registre des tonnes de cette sorte de traits de l’esprit, ne suffisent vraiment pas à expliquer ce qui se passe.

La situation actuelle des directions-Système, et celle de la France en particulier, – car elle est, dans ce registre, certainement l’une des plus performantes, – est celle d’un autisme compliqué d’une compartimentation extrême de l’instrument du jugement. Ce qui a été présenté sous la forme d’une narrative triomphante avec l’apparat habituel (en général une pièce ou un film-documentaire de BHL) ne peut être contredit par quelque réserve que ce soit, suivant en cela l’impératif déterminisme-narrativiste. Ainsi n’a-t-on envisagé il y a quelques mois, pour un temps et pas très longtemps car la paralysie “tétanisée” est partout présente, qu’une action militaire contre les passeurs de migrants, ce qui conduisait à circonscrire l’action à la seule question de la migration, sans interférer en aucune façon sur la cause de cette migration. Ce que propose Abderrahim, par contre, sort de la seule sphère de la migration en abordant un sujet (Daesh en Libye, se finançant avec le pétrole libyen) qui pourrait conduire l’un ou l’autre esprit qui s’aventure encore sur le territoire terriblement dangereux de l’enchaînement de cause à effet à observer que l’un des effets de l’intervention en Libye a été d’ouvrir à Daesh, – qui s’est développé entretemps l’on sait comment, – une source de financement dégagée par l’intervention. (Pensez donc ! Certains mauvais esprits avaient été jusqu’à conclure qu’on attaquait la Libye pour que les pétroliers occidentaux puissent disposer à volonté du pétrole libyen.)

Si l’on prend le problème sous cet angle, on arrive aisément à la conclusion que la “grande énigme” de l’inexistence de la France dans cette crise qui la concerne directement et dont elle est directement la cause n’en est plus une. L’explication revient simplement à admettre que la France telle que nous l’avons connue (“tout son poids, […] toute son histoire, […] tout l’appareil diplomatique dont elle dispose”) n’existe plus. La France s’est littéralement volatilisée. Désormais, elle s’en remet à l’UE, éventuellement à l’ONU, éventuellement avec empressement aux États-Unis, mais elle trouve dans toutes ces instances, et notamment dans cette crise des migrants, bien autant de paralysie qu’elle en montre elle-même. Désormais, la France n’a plus d’histoire, elle n’a plus d’appareil diplomatique qui ne soit autre chose qu’une chambre d’enregistrement des différentes consignes-Système, elle n’a plus de poids et flotte dans l’atmosphère, dans les gaz divers, comme une sorte d’objet éventuellement non identifié puisque les diverses mémoires consultées, fixées bien entendu dans l’instant présent (le “grand Now”), n’ont strictement rien qui puisse tenir lieu de souvenir de ce que fut la France.

Cette absence complète de vision, de prévision, d’appréciation, cette absence complète de stratégie qui rejoint effectivement le même vide que l’on a constaté à propos des USA (voir le 15 août 2015), conduisent d’une façon assez naturelle, sans tapage excessif dirions-nous, à des situations catastrophiques par rapport à ce qu’on attendait de grandes difficultés dans la période, en ramenant toute l’action humaine à des automatismes-Système. Ainsi les diverses “politiques” et autres “stratégies” d’apparence humaine, ne sont plus en réalité que des éléments qui s’insèrent dans l’évolution eschatologique générale que l’on a implicitement envisagée au début du siècle en même temps que l’on commençait à mesurer les conséquences concrètes et opérationnelles de l’énorme crise de l’environnement/crise climatique. Le gouvernement des hommes, dans tous les cas de cette partie-humaine-là (le bloc BAO), devient une partie intégrante de l’évolution eschatologique générale que connaît notre civilisation, en l’accélérant bien entendu, en en rapprochant les échéances de manière catastrophique.

Ainsi, ce jugement que nous faisions le 4 août 2015 sur la question de la migration peut-il être repris, mais en le complétant avec l’hypothèse fortement affirmée que les acteurs humains ne le sont plus vraiment. Les acteurs humains, qu’on peut désormais décrire comme des figurants robotisés, sont vraiment devenus des instruments du système, et par conséquent des instruments au service de la Grande Crise générale dont on espère avec ferveur qu’elle est celle de l’effondrement du Système, certes ; ils observent la Grande Crise de la Migration sans rien en dire de particulier, en causant du nombre de tentes disponibles pour loger les migrants, de la nourriture éventuellement à leur distribuer, et surtout, surtout, des sentiments humanitaires qu’il faut continuer à entretenir avec ferveur ; en effet, il nous reste, en France, la seule chose qu’on n’ait pas perdue d’elle, ce qu’ils nomment l’“esprit du 11 janvier” …

«Les prévisionnistes les plus pessimistes de cette fin de siècle/début de siècle, ceux qui élaboraient des scénarios catastrophiques au niveau du climat, de l’eau, des ressources, etc., n’annonçaient pas cette GCM avant 2025-2030. (Les finauds de la CIA offraient effectivement 2025.) Les cas envisagés flirtaient avec l’apocalypse, comme la disparition sous les eaux, du fait de la montée des océans, de zones extrêmement peuplées, entraînant une migration massive. Le fait est qu’ils se trompaient tous, que la GCM les a tous pris de court, grâce à l’activité humaine la plus convenue, celle dont le bloc BAO (car il s’agit bien de lui) est le plus fier, – qui est la politique d’interventionnisme humanitariste, selon notre jargon, prônée avec un inlassable enthousiasme par les neocons plutôt à droite et les R2P (acronyme pour illettrés et diplomates postmodernes-BAO de Right To Protect) presque “plutôt à gauche”, rassemblés dans une vertueuse union qui supprime les clivages archaïques gauche-droite comme l’on dit dans les discours. [Le président chèque] Zeman, qui présente en général un visage assez bougon, ne prend pas de pincettes pour dire leur fait aux grands inspirateurs de cette politique interventionniste que sont les USA, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’UE, la pensée-BHL, etc., pour ne citer que les plus essentiels. Il situe justement ce qu’on pourrait nommer lestement “la mère de toutes les conneries” dans le fait de la guerre irakienne de 2003, dont les USA continuent à montrer une certaine fierté. Pour autant, Zeman devrait appuyer avec plus d’insistance sur la date de 2010, la constitution décisive du bloc BAO, l’entraînement zélé des puissances occidentales à entrer dans la guerre-contre-Assad, à conchier l’Iran, à liquider Kadhafi dans les conditions humanistes qu’on sait pour libérer la Libye et la laisser à ses tendances naturelles de la démocratie créative ; parallèlement et pour compléter l’arsenal de leurs performances, l’activisme zélé du bloc BAO pour promouvoir, équiper, encourager, armer, etc., tout ce qui peut s’imaginer de plus extrémiste en fait d’islamisme, pour déboucher sur le Frankenstein-parfait qu’est Daesh/État Islamiste. L’ensemble a constitué bien entendu l’espèce de bombe même pas à retardement puisque l’effet est direct, qu’il est suffisant pour déclencher ce mouvement de migration massive, émigration des innombrables pays touchés, immigration vers les pays européens essentiellement, tout cela pouvant et devant être considéré comme le coup d’envoi de la Grande Crise de la Migration, notablement en avance sur l’horaire.»

Voici donc l’interview de Kader Abderrahim par RT-France.

dedefensa.org


En France, c’est un gouvernement insipide qui « dirige » une population essentiellement charliesque, quand bien même certains dans cette masse font mine de s’indigner que l’on puisse les accuser d’être d’aussi viles serviles. Quand ils ne raillent pas celui qui ose évoquer devant eux les invraisemblances relevées au travers de ces actes présentés comme « terroristes », et qui justifient, ensuite, qu’on les asservisse plus encore au prétexte que les forces de l’ordre vont les protéger contre les terribles terroristes (y’a qu’à voir cette bien drôle affaire du Thalys pour en être convaincu).

Le problème premier de cette activité politique qui joue ainsi avec le feu, c’est qu’à force de crier au loup, quand icelui se radine pour de bon, plus personne n’y croit. Mais au moment d’écrire cela, Michel M. se sent lui-même bien naïf, car les responsables de cette crise migratoire n’en ont rien à foutre que les attentats soient vrais ou faux. Seul compte l’explosion de l’Europe selon l’excellent principe du diviser pour régner !

Ensuite, il est symptomatique qu’il n’y ait pas de place pour une vision des choses un peu moins consensuelle, un truc style-genre et façon « Oui mais cette crise, elle n’est pas consécutive aux saloperies que les occidentaux ont faites et continuent de faire dans ces pays ? ». Des pays riches par leur sous-sol mais pas nécessairement si pauvres qu’on le fait croire : les États disparus qu’étaient l’Irak et la Libye (et une Syrie qui lutte désespérément pour survivre) avaient un niveau de vie parmi les plus élevé du Moyen-Orient, les femmes y étaient aussi libres que les occidentales, elles avaient le droit d’être autonome, de travailler, le système de santé fonctionnait, les infrastructures s’approchaient de celles des pays-modèles de l’hémisphère Nord, tellement si parfaitement développés… Il y avait une culture qui s’affichait, des cinémas, des concerts de la vie en bref. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le comble, c’est que le discours avant pendant et après toute destruction de ces pays, est qu’il faut aider à se libérer du joug de son tyran un peuple, afin qu’il atteigne les merveilleuses valeurs occidentales de liberté, de justice et de démocratie (bonjour la démocratie à la mode Union européenne !). Hélas, au vu des résultats qui inlassablement se répètent, c’est à dire chaos à tous les étages et terrain de boules au sol, les mêmes saloperies sont réitérées ad infinitum.

Mais l’intérêt de commenter de la sorte reste très limité. Commenter n’est pas agir. Commenter c’est suivre l’action. Il faut que Michel M. prenne garde à ne pas se moutonniser à son tour, en versant dans cette ré-information qui ne lui apporte rien de bien concret qu’il n’ait pas déjà acquis par lui-même, c’est à dire sa liberté de penser et, surtout, de ne pas en devenir pénible de chez relou à force de véhéments discours sur un monde qu’il n’a pas les moyens de changer, merdalors !

Bonjour chez vous.

RT-France* : une source d’info qui a pris sa place (et ô comment !) parmi le marigot « informatif » de la presse occidentale et qui est très loin d’être aussi propagandée, un zeste de bonne foi devrait aider les moins obtus à s’en apercevoir… Mais la mauvaise foi règne sur le monde sans grand partage, n’est-il pas ?

PDF24    Envoyer l'article en PDF